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# La logorrhée, chapitre douzième : L'église des fées.
- URL: https://lachairetlinexplique.fr/la-logorrhee-chapitre-douzieme-leglise-des-fees/
- Published: 2026-10-01T15:51:39.000Z
- Updated: 2026-10-01T15:51:39.000Z
- Description: La pluie s'est arrêtée. Catherine monte seule vers une église des fées sur le Tanargue et redescend dans les bras de Fabrice. Quelque chose vient de commencer, et personne ne sait encore quoi.
- Author: BARBEYRAC AMANDINE
- Tags: La librairie autonome

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La pluie a cessé.

— C’est de la magie, dit Catherine.

Comme si l’univers conspirait de manière visible à sa réussite. De toute façon, elle y serait allée quand même. Mais le constat est simple : il a plu à verse jusque-là et puis tout à coup, un autre vent a soufflé pendant la nuit sur l’Ardèche méridionale, poussant l’obscurité, l’emmenant ailleurs. Il ne reste que quelques clapotis, des gargouillis par-ci par-là et le bruit des gouttières trop pleines déversant leur surplus, les ruelles de Vallon devenues ruisseaux. C'est le début d’une renaissance après l’orage.

En arrière-plan, il y a simplement, le bruit du silence.

Cela fait longtemps que je n’ai perçu cette quiétude dans le village. Cette douceur, ce calme incroyable me rappelle surtout l’ambiance qui régnait du temps où, petite fille, j’arpentais la colline, les sentiers des gorges ou les chemins de la vallée de l’Ibie, un panier sous le bras. Il y avait les ruisselets magiques, aussi pleins qu’aujourd’hui : je les connaissais tous, chacun pour leur fée, chacun pour leur vertu.

Mais aujourd’hui quelque chose de la mémoire des âmes de ce pays est ressorti, à la faveur de la montée des eaux.

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Depuis toute petite, chaque matin il lui semble renaître à elle-même, comme si tous les espoirs étaient à nouveau permis, comme si tout recommençait. Ce matin n’y déroge pas.

Depuis que je fréquente les abords de sa maison et que je marche dans ses pas, je ne peux que percevoir dans la sienne une résonance forte de ce qu’était ma vie d’avant. Elle préfère de loin être dans la réalité concrète, celle où personne n’a d’autre choix que d’accepter le chaud, le froid, le soleil, la pluie, le jour et la nuit, plutôt que de rester dans le virtuel ou la rêverie.

— Sans les murs, c’est la vie en vrai, dit-elle. Juste le ciel au-dessus.

Elle connaît depuis toujours cette zone de basse Ardèche, celle qui abrite Chauvet et son patrimoine de l’humanité. Sa mère l’emmenait enfant admirer le grand pont de pierre dont elle exigeait avec entêtement de connaître toute l’histoire. Les grottes, les abris sous roches, et les hommes, ceux d’avant, qui suivaient les rivières avant de suivre les étoiles, trouvant refuge dans les anfractuosités calcaires et laissant des traces de leur humanité, enfermées là parfois pour toujours.

Tout ça, elle veut le saisir à bras le corps, l’embrasser de tout son être, le sentir pour le comprendre avec son ventre.

Pour moi, elle fait partie de ma famille. Cette famille d’âme qui sent la magie inexplicable de l’espace naturel habité par l’homme depuis des temps immémoriaux.

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Elle a quelque chose à trouver.

Et c’est maintenant. Elle n’en peut plus d’attendre.

Plusieurs mois qu’elle traque ce qu’elle est venue chercher aujourd’hui : une église des fées sur le massif du Tanargue, au-dessus du village de Jaujac. Elle l’a d’abord vue signalée dans un vieux compte rendu d’entretien des chemins de la commune, puis dans d’anciens récits d’habitants, et finalement indiquée sur de vieilles cartes de la région. Après recoupement des différents éléments topographiques et plusieurs repérages un peu infructueux, elle est sûre de parvenir à ses fins aujourd’hui.

Il est six heures du matin quand elle arrive à la cascade qui surplombe la commune de Jaujac. Son vrombissement s’entend depuis le village tant le débit est fort. Catherine n’a jamais eu l’occasion de la voir si belle.

— Allez, Pedro, sors. Regarde. Ah... je vois que tu as encore vomi. Pourtant je ne t’ai donné que de l’eau ce matin. Bon, ce n’est pas grave mon chien, ne prends pas cet air-là, j’ai toujours une petite serviette spécialement pour ce genre d’incident.

Son rire résonne dans la colline. Pedro descend de mauvaise grâce : il aurait bien fini sa nuit dans le véhicule enfin à l’arrêt. Il fait son vieux, c’est ce que dit Catherine, une manière de mimer un enraidissement qui est vraiment désopilante.

Elle s’assoit sur une pierre au bord de la route et dessine ce que les premières lueurs laissent apparaître en ce matin encore gris, une manière de fixer les instants pour pouvoir refaire le parcours dans sa tête si besoin.

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Elle entend par êtres de la nature non seulement tout ce qui vit d’une manière évidente et biologique sur, sous la terre ou dans les airs, mais plus encore les êtres subtils, le petit peuple comme les appellent certains. Pour elle il n’y a aucune différence entre ce qui se construit dans le concret ou dans le subtil. Ce qu’elle préfère au-delà du désir de comprendre, c’est l’expérience qu’elle en fait par elle-même.

Elle sent, ressent, saisit cette présence magique et cette force magnétique. Elle sait le faire depuis toujours et depuis qu’elle a lu Là où chantent les écrevisses, elle a trouvé les mots pour ce qu’elle vivait sans pouvoir le nommer. L’héroïne de ce livre vit au rythme d’une nature exubérante, survit sans autre ressource que celles des marais qui l’ont vue grandir, sait par pur instinct reconnaître quand un prédateur est à ses trousses. En lisant ce livre, Catherine comprend que c’est précisément ce qu’elle ressent elle aussi : une connexion inexplicable compte tenu de son éducation en ville, coupée à son grand désespoir de la sève à laquelle elle aspire spontanément depuis toujours.

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À travers la garrigue, elle se fraye un chemin, caressant un arbuste de la main quand elle arrive à sa portée, contournant avec méfiance un genêt scorpion aux longues épines, Pedro sur ses talons. Ses pas s’harmonisent très vite avec son souffle. Elle sait que seul cet état de relâchement peut la conduire à bon port.

Après une immersion dans un grand champ de genêts dorés encore humides des dernières pluies, elle tombe sur ce qu’elle cherche depuis le début, un mince sentier, à peine visible, juste de quoi laisser marcher une personne à la fois, longeant la colline et tournant autour de sa partie la plus ronde.

Elle fait encore quelques mètres et se tient en alerte.

Une tension palpable dans le ventre, les oreilles qui bourdonnent. L’église n’est plus très loin, elle en est sûre. Les jambes molles, elle sent vibrer de plus en plus fort son diapason intérieur. Pedro s’agite et tourne autour d’elle en jappant.

Elle s’arrête. Tourne la tête à droite, droit dans la pente et voit enfin le signe qu’elle cherche. Un cairn légèrement en retrait du chemin dans un renfoncement de la roche. Un tas de pierres empilées, les plus larges comme socle aux plus petites, sur plusieurs niveaux. Un repère courant en Ardèche pour indiquer un site d’intérêt.

Des larmes d’émotion lui montent aux yeux. Elle perçoit son ventre qui lâche tout à coup, comme une main qui se desserre dans ses entrailles. Et avec ce lâcher, ce que toutes les femmes connaissent pour en expérimenter le rythme toute leur vie : le sang qui commence légèrement à couler entre ses jambes.

La force de la découverte, l’événement magnétique et émotionnel ont imposé l’évacuation menstruelle prévue normalement une semaine plus tard. Pas question de s’arrêter maintenant. Les églises aux fées, les grottes de fertilité, de quoi parlent-elles si ce n’est de cette matrice généreuse, de ce miracle de la vie en chaque femme qui se présente à elles ?

Si son sang se manifeste maintenant, c’est parce qu’elle est dans le juste.

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Elle escalade une dernière portion du rocher.

L’église aux fées, c’est une espèce de sarcophage, un espace où peut seulement se glisser une personne. Comme pour ce chemin, c’est un parcours qu’il faut avoir la force de conquérir soi-même et dans la solitude. L’espace est fermé par le haut d’un grand plateau de pierre d’une nature étrange, presque métallique : on dirait une pierre de météorite.

Elle se glisse immédiatement dans l’espace étroit, sans appréhension aucune malgré l’humidité du sol et l’inattendu du lieu. Pedro s’assoit à l’entrée, calme enfin.

Quand elle se retrouve complètement dans l’espace clos, passant la tête sous le plateau de pierre, elle est saisie par le calme et la quiétude de cette bulle minérale. Elle semble avoir pénétré dans un autre monde. L’endroit est frais, apaisant, une odeur de thym et de lavande sauvage hante les lieux.

Elle ferme les yeux en inspirant.

On vient ici pour se soigner. C’est ce que ses sens lui disent sans le moindre doute. C’est la destination de cette église des fées, accomplir des miracles.

Il reste dans certaines grottes des peintures, des ornements, des gravures et parfois une partie lisse, brillante d’avoir été frottée par des mains pieuses, avides d’en recevoir les bienfaits. On ne sait plus si la magie vient de l’objet lui-même ou de la piété qu’il a accumulée à travers lui, depuis des centaines d’années et les milliers de mains ferventes qui l’ont caressé. Cette fois, c’est ce qui ferme le sarcophage qui porte la marque de cette piété.

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C’est Pedro, aboyant à l’extérieur, qui la tire de son état. Quelqu’un approche.

Elle reprend ses esprits. Camoufle le sang qui a coulé le long de sa cuisse avec ce qu’elle peut, un mouchoir qui traîne dans sa poche fait l’affaire.

Elle descend les jambes un peu flageolantes. La pente est raide et le sol encore humide. Elle veut sortir au plus vite du périmètre de la découverte, cette église doit rester secrète, protégée. Au lieu de se frayer un chemin en zigzag comme à la montée, elle décide d’affronter la pente raide de face.

Elle empoigne un genêt un peu trop frêle en guise de prise et présume évidemment de la force du végétal qui s’arrache brusquement. Elle glisse sur la paroi lisse. La chute est inéluctable.

Tout se passe comme dans une surréalité de la conscience : le bruit de la plante qui s’arrache, le corps qui glisse le long de la pierre, et une force inconnue qui la plaque en arrière contre la paroi, comme pour lui éviter la violence du choc.

Car c’est moi qui l’ai retenue.

Pour la première fois depuis le grand réveil, j’ai pu davantage que souffler sur l’eau ou frôler une nuque. J’ai touché un corps vivant. Je me suis jetée contre elle, de tout ce qui me reste de volonté, et je l’ai plaquée contre la pierre. Je ne savais pas que je le pouvais encore. Moi qui n’avais rien pu, autrefois, pour le père de Fabrice mourant sur son parking, moi la mauvaise gardienne, j’ai gardé celle-là. Elle n’en a rien su. Elle a cru à une chance, à une main d’air. Qu’elle le croie. Cela m’a suffi.

Elle s’en tire avec un bon coup sur la hanche gauche. Elle ferme deux secondes les yeux pour que son cœur puisse ralentir. L’adrénaline fait encore divaguer ses repères sensoriels.

Quand entre deux respirations haletantes elle ouvre enfin les yeux, c’est un regard bleu translucide, des yeux légèrement exorbités qui la fixent avec inquiétude et bienveillance.

Elle se sent alors une toute petite fille.

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Fabrice et Catherine sont assis au bord du chemin, sur des pierres, côte à côte. Tout semble si naturel, presque comme si tous les deux s’attendaient à se retrouver en cet instant, un peu loin de chez eux de surcroît.

— Je crois que j’ai mis au moins six mois à comprendre que vous n’étiez pas le maire.

— Tu n’es pas la seule. C’est pour se moquer qu’on m’appelle le petit maire justement. En tout cas, je crois que j’ai assez de responsabilités comme ça. Pour moi, je sais que tu travailles dans la réserve depuis un petit moment. Et quelque chose me dit à te voir ici que tu connais le territoire depuis plus longtemps encore, ou alors tu apprends drôlement vite.

— Non ne vous inquiétez pas.

Elle éclate d’un grand rire sonore, imprévisible compte tenu de la permanente retenue de la jeune femme.

— Il s’agit de recherches, disons, personnelles.

Pedro gémit faiblement à ses pieds, un chuintement qu’on pourrait prendre pour un acquiescement. Elle sait qu’il s’agit plutôt d’ennui, d’une demande d’en finir avec cette balade, un antisocial, ce chien.

— Je comprends. Moi aussi je fais des recherches personnelles sur le Tanargue.

Il sourit de son sourire de Jacques Brel.

— Alors où en est la rivière de sa crue ? Il paraît que votre camping a bien été touché.

— Oh, tu sais, j’ai l’habitude. Depuis l’enfance je vois tout le monde s’agiter quand l’eau monte. Aujourd’hui que c’est à mon tour de surveiller le camping, je suis presque plus rassuré qu’il y ait encore quelques événements que par les dommages qu’elle risque d’occasionner.

— Un héritage complexe à assumer j’imagine.

— Très perspicace. Heureusement, ce matin ça a lâché d’un coup : l’eau a commencé à se retirer.

Elle pense à son saignement. Son regard se porte sur son ventre, les événements se lient entre eux d’une manière étonnante.

— En revanche, c’est un autre sujet qui préoccupe Vallon ces temps-ci. Après la crue, vient le livre fauteur de trouble.

— Ah. J’ai loupé un épisode ?

— Tu ne le sais pas encore ?

— Je n’ai pas la télé. Depuis que je me suis installée à Vallon, je passe mes soirées sur des cartes et de vieux comptes rendus de procès de sorcières de Villeneuve-de-Berg. Et ces derniers jours, je n’ai pas vraiment parlé à qui que ce soit. Mes collègues sont de sacrés bourrus, pour une femme sur le terrain, c’est un milieu un peu misogyne. Moi ça m’est égal du moment qu’on me laisse travailler seule. Mais du coup je ne parle pas à grand monde.

— Ouais, je m’en doutais. Il va bien falloir qu’ils s’y fassent, les machos. En d’autres temps je t’aurais dit que la télé n’a rien à voir là-dedans, mais cette fois tu es en plein dans le mille. Et bien quelque part, on n’est pas très loin des procès de sorcières justement.

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Elle sent bien qu’il est venu là pour une raison précise, qu’elle le gêne un peu en restant sur le bord du chemin, juste à côté du cairn. Elle s’en amuse. Elle sait qu’il en sait beaucoup, sûrement bien plus qu’elle. Les écrits c’est bien, mais les révélations d’enfants du pays, c’est encore mieux.

Elle lui pose innocemment la question :

— Vous avez vu le cairn, monsieur Ernesti ?

— Il doit indiquer quelque chose.

Il répond du tac au tac mais elle sent une hésitation, le besoin d’en dire plus sans savoir vraiment à quoi s’en tenir.

— C’est un peu ce que je me dis moi aussi.

— C’est pour ça que tu es montée là-haut ?

— Avec le résultat qu’on connaît.

Elle rit. Il fait de même, tous deux soulagés de cette diversion très à propos.

Fabrice sent de toute évidence que quelque chose d’inhabituel est en train de traverser sa vie.