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# Chapitre seizième : Les lampions
- URL: https://lachairetlinexplique.fr/chapitre-seizieme-les-lampions/
- Published: 2026-10-27T16:45:21.000Z
- Updated: 2026-10-27T16:45:21.000Z
- Description: un soir sous l'air des lampions, une famille se crée
- Author: BARBEYRAC AMANDINE
- Tags: La librairie autonome

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Le calme s’est installé après les pluies diluviennes. La terre a bu, l’air s’est allégé, et tout, sur le territoire, semble reprendre son aplomb.

Thomas rejoint la maison de son enfance après plusieurs jours de disparition dans le tourbillon des sirènes et des uniformes. L’ambiance est festive chez les Ernesti. La route qui se profile est certes difficile, non encore empruntée, un peu inquiétante, mais pleine d’espoir et de liberté.

J’ai passé la journée dans les branches du vieux chêne à attendre que la fraîcheur de la fin de journée arrive. J’ai vu Camille installer des petits lampions comme elle le fait chaque année au début de la belle saison, une manière bien à elle de s’approprier l’énergie de l’été et d’en ressentir la magie. Si je suis là, c’est qu’elle ne s’est pas trop trompée. Il suffit de quelques rituels pour entrer dans la saison. Et les douces lumières qui s’accrochent aux branches conduisent mon esprit dans les étoiles au-dessus de nos têtes.

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Ce soir, Thomas a amené quelques bouteilles de vin naturel de la vallée de l’Ibie. Fabrice a tenu à faire lui-même sa recette de pâtes fraîches : sauce tomate cuisinée maison, parmesan de Bologne acheté directement à la coopérative, selon une recette héritée de sa famille italienne à laquelle il tient plus que tout. C’est son plat de fête en quelque sorte.

Quelques notes de guitare espagnole montent jusqu’à la cime de l’arbre depuis lequel je me tiens. Une envie de Camille, j’en suis certaine, un relent de son Erasmus à Madrid, l’année la plus libre de sa vie. Entre les pâtes italiennes et la guitare espagnole, l’heure est au voyage, loin, très loin de la vallée aux touristes.

La mélodie porte les heures du soir qui tombe. C’est la paix qui s’installe tout à fait.

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Camille est rêveuse, assise sur le bout de la table dressée, un verre à la main.

— Est-ce que quelqu’un a une idée de la manière dont on peut se procurer La Vallée aux Touristes ?

— Maman ? Ça t’intéresse vraiment ?

— Bah, pourquoi pas ? Évidemment que ça m’intéresse. C’est distrayant toute cette histoire.

— C’est parce que tu n’as rien à craindre.

Thomas a l’habitude de dire que sa mère est toujours en dehors des zizanies locales. Il se demande comment elle fait ça : vivre ici sans y participer, c’est un exploit.

— Tu crois ? s’en mêle Fabrice, espiègle.

— Maman est une sainte.

— Évidemment, chéri, évidemment.

Elle a son rire enfantin. La frange est de retour.

— Il va bien falloir comprendre ce qu’il y a dans ce bouquin de toute façon. Quelque chose me dit que c’est ce qui nous attend ces prochaines semaines, composer avec cet horoscope géant. Peut-être qu’il y a réellement notre avenir dans ce livre, va savoir.

Elle dit ça d’une voix de prêtresse qui fait rire son fils. Mais elle touche à une vérité plus profonde, une partie intuitive d’elle-même.

— Si tout se passe comme je le pressens, pour ce qui concerne le tourisme de masse habituel, on oublie.

Son timbre est devenu murmure.

— Pour nous c’est un peu moins grave que pour d’autres, parce que nous avons nos habitués qui reviennent d’année en année.

— Tu as raison. C’est déjà bien réservé, à peu près comme chaque année, et puis surtout, nous avons la plus belle plage des gorges.

Elle sourit et regarde son mari avec malice.

— Mais je pense qu’il va falloir être malin et accueillir comme il se doit celui qui est davantage intéressé par une façon différente de visiter notre territoire.

— Celui qui veut éviter de se retrouver avec les autres sur l’autoroute ?

Thomas acquiesce. Depuis toujours il souffre de voir l’Ardèche chargée d’un flot de touristes agglutinés. Des restes de légendes de son enfance lui reviennent en mémoire : la fée de la source du Tioure, la Vouivre de l’Ardèche, mi-femme mi-serpent d’eau, la dame blanche, allégorie magnifique de l’eau souterraine du territoire.

Elle les protège malgré tout, il se dit. Elle nous a toujours protégés malgré ce qu’on lui fait.

Cela me fait tellement plaisir qu’il ait reçu cette mythologie en héritage. C’est un fils de cette terre, je m’attarde dans cet instant avec délectation.

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— Ça ne vous embête pas que Catherine se joigne à nous ce soir ?

Ils sursautent tous deux de concert.

— Tu veux dire la jeune femme de la réserve naturelle ?

Camille sourit.

— Je ne l’ai jamais rencontrée mais j’en ai entendu parler. J’ignorais que vous vous connaissiez.

— Je l’ai rencontrée en intervenant dans les gorges. Elle est super, cette fille, assez à part dans son genre. Un oiseau rare sur le territoire.

— Avec joie, dis-lui de venir. Ça change de tes potes pompiers ou kayakistes que tu nous amènes d’habitude. C’est une amie ?

— Ne t’emballe pas maman. Évidemment que c’est une amie. L’amitié c’est une valeur sûre : je préfère m’entourer des personnes les plus chouettes pour leur accorder cette confiance-là.

— Et l’amour dans tout ça ?

— Je me suis laissé dire que l’amitié au moins ne me vole pas ma liberté. Surtout quand je peux la partager avec Catherine Casimiri.

— Casimiri ? C’est de quelle origine ce nom, italien ?

— Apparemment c’est corse.

— Tu m’en diras tant.

Fabrice sourit en lui-même. Il n’a parlé à personne de sa rencontre inattendue avec la jeune gardienne de la réserve sous le massif du Tanargue. Quelque chose lui dit qu’il s’agit d’une connivence particulière, une accointance inhabituelle. Il se réjouit. Cette jeune femme est un rayon de soleil, quelqu’un qu’il a immédiatement eu envie de protéger.

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Le temps de laisser sa pensée divaguer, il entend crépiter les graviers devant chez eux et reconnaît immédiatement le grincement du vieux Toy.

Tout semble de nouveau très évident et tout à la fois un peu surnaturel, comme cette rencontre incongrue sur le Tanargue.

Je n’en perds pas une miette. À croire que j’ai attendu dans cet arbre toute la journée d’assister à ce moment.

— Elle boit quoi, la gardienne de la réserve ?

— Quand elle ne travaille pas, elle boit ce qu’on lui offre, pardi.

— Le vin nature de Samuel ?

— Par exemple.

Camille sourit. La bienveillance simple de son mari, son fils qui grandit, l’amitié qui semble désormais prendre le pas sur la conquête systématique, tout ça la fait vibrer.

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Ils regardent les deux jeunes gens s’éloigner, Pedro sur leurs talons sautillant comme une gazelle, devisant à bâtons rompus, le soir tombant sur les bords de l’Ardèche encore grosse.

— Tu l’avais déjà rencontrée. Tu sembles la connaître.

— Plusieurs fois, oui. Elle travaille au SGGA : entre la mairie, la communauté de communes, le camping, les pompiers, les occasions sont nombreuses de se croiser. En réalité, je ne lui avais pas vraiment parlé avant samedi dernier.

— Ta sortie à Jaujac ?

— Elle était là, elle aussi. Un hasard étrange, je l’avoue.

Camille le regarde, un peu éberluée. Jamais de son côté elle n’a insisté pour accompagner son mari dans ses marches en solitaire aux quatre coins du sud Ardèche. Elle ne sait pas exactement ce qu’il y trafique, mais c’est son truc, et ça lui fait du bien. Alors une rencontre aussi inattendue est forcément un signe, presque mystique.

Elle regarde de loin son fils et cette fille à la beauté atypique et pourtant évidente : l’harmonie de ses courbes, la grâce de ses gestes, son port redressé et fier, ses cheveux bruns comme les méditerranéens, la peau qui bronze au moindre rayon du soleil. Et surtout ce charisme palpable qui sourd de tout son être, comme une connexion à autre chose, une vie dans un autre monde.

Elle est d’ailleurs, cette fille.

— C’est une bonne chose, cette amitié pour Thomas, dit-elle.

— Il y a quelque chose d’évident dans cet ingrédient supplémentaire à notre petit groupe de reclus.

Il dit ça en riant, avec un clin d’œil.

— La fille que nous n’avons pas eue, peut-être ?

— Regarde ces deux-là : on dirait des frère et sœur, non ?

— Le nord et le sud alors. Thomas si blond, les yeux bleus de son père, la peau pâle qui rougit pour un rien. Elle brune et hâlée comme les Siciliens.

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Sur la terrasse à nouveau praticable, si on évite les quelques flaques, stigmates de la crise éruptive de la rivière tout juste passée, Camille et Fabrice dansent lentement au son de la guitare espagnole, comme de vieux amants se retrouvant après une longue séparation.

C’est toujours comme ça entre ces deux-là.

Camille rejoint au fond d’elle les rues de Madrid, sa liberté à peine effleurée de jeune femme, la chaleur des ruelles et l’énergie incroyable des femmes de ce pays. Souvent elle y pense.

Fabrice reste songeur dans les bras de sa femme. Tant de sacrifices, tant d’errances, d’espoirs, pour en arriver aujourd’hui au moment où tout peut s’accomplir et devoir peut-être tout remettre en cause. Il pense à son grand projet de rénovation écologique du camping, à la banque qui pourrait trouver l’enjeu trop risqué. Il pense à la réunion de ce matin avec l’ensemble des acteurs économiques du territoire : la panique et la tension sur les visages, l’incrédulité et la rage, la difficulté d’accepter de perdre ce qu’on croit posséder.

En grand fan de Star Wars depuis ses jeunes années, il revoit en pensées Anakin venu demander conseil à Yoda. La peur de perdre ce qu’on aime. La réponse du maître : exerce ta volonté à renoncer à tout ce que tu redoutes de perdre un jour.

Son regard va se perdre dans le feuillage de l’arbre qui s’est retrouvé ces derniers jours les pieds dans l’eau. Sa fraîcheur lui saute au visage. Il hume la fragrance de ce compagnon de toujours, enraciné comme seul un arbre centenaire sait l’être.

J’ai presque l’impression qu’il m’aperçoit dans les branches. Je croise son regard étrange, ses yeux exorbités qui semblent scruter l’obscurité du feuillage.

Alors si nous acceptons ce que nous ne pouvons changer, peut-être réussirons-nous à trouver le mieux de ce qu’il est possible de faire, changer ce qui peut l’être, parvenir à un nouvel équilibre.

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Catherine et Thomas finissent leur verre de vin.

Elle sent la brise qui passe, le temps d’un souffle dans ses cheveux, elle me sent rôder dans les branches du vieux chêne, dans l’air frais remontant la rivière. Elle se tient en alerte comme un animal sauvage. Le destin s’accomplit et je n’y suis pour rien. J’y assiste, tout simplement, moi aussi. Comme je l’ai toujours fait depuis que ma conscience est la seule chose qu’il me reste.

Pedro dort enroulé sous l’arbre centenaire parce qu’il a tout compris, celui-là. Il sait où l’âme d’une terre se cache, il s’en abreuve abondamment, toujours relié à la vibration du territoire, à sa sauvagerie aussi.

La journée finit, unique et gravée pour toujours dans l’histoire de la vallée.

L’Ardèche désenfle peu à peu son surplus, laissant derrière elle la trace du changement, celui immense qui attend la vallée, ses habitants, ses millions de visiteurs.

La légère brise du soir se lève sur les bords de la rivière ardente.

Et moi je souffle dessus, doucement, comme je l’ai toujours fait.