> ## Content Index
> Fetch the complete content index at: https://lachairetlinexplique.fr/llms.txt
> Use this file to discover other available public pages before exploring further.

# Ce qui m’étouffait
- URL: https://lachairetlinexplique.fr/ce-qui-metouffait/
- Published: 2026-09-15T11:15:37.000Z
- Updated: 2026-09-15T11:15:36.000Z
- Description: Personne ne m'a dit que soigner pouvait, à la longue, m'empêcher de respirer.
- Author: BARBEYRAC AMANDINE
- Tags: On ne voit bien qu'avec les mains

---

*Sur un souffle qui se bloque, les gestes clandestins pour le rouvrir, et ce qui passe de l’autre côté*

---

Il y a des choses qu’on n’apprend nulle part, et dont personne ne vous prévient. Voici l’une d’elles. Personne, dans aucune école, ne m’a dit que soigner pouvait, à la longue, m’empêcher de respirer.

Je le raconte aujourd’hui parce que je crois l’avoir traversé, et parce que je n’ai toujours pas d’explication certaine. C’est un jalon particulier de ce chemin, un jalon sans réponse. Je vais décrire ce que j’ai vécu, ce que j’ai inventé pour y faire face, et l’endroit, assez étrange, où cela m’a menée. Le reste, l’explication, je le laisse ouvert, parce que je ne l’ai pas.

---

Les premières années, je n’ai rien senti. On débute, on a peu de patients, on est tout à l’effort d’apprendre, le corps suit. C’est plus tard que c’est venu, au bout de quatre ou cinq ans, au moment précis où mon cabinet s’est rempli. Comme si un certain seuil de patients, de mains posées, d’heures passées penchée sur des corps, avait fini par produire un effet dont je n’avais pas idée.

Cela commençait pendant les séances. En pleine consultation, les mains sur quelqu’un, je m’apercevais soudain que je ne respirais plus vraiment. Le souffle restait en haut, court, empêché. Quelque chose, sous les côtes, s’était fermé. Le diaphragme, ce grand muscle plat qui sépare la poitrine du ventre et qui doit descendre à chaque inspiration pour laisser entrer l’air, ne descendait plus. Il s’était bloqué, verrouillé, et je respirais par-dessus, à petits coups, sans jamais remplir.

Et le pire est que cela ne s’arrêtait pas à la porte du cabinet. Le soir, sur le chemin du retour, je traînais encore cet étau. Je rentrais chez moi essoufflée sans avoir couru, oppressée sans raison, avec cette barre au creux du plexus qui ne cédait pas. Je rapportais à la maison quelque chose que j’avais pris dans la journée et que je n’arrivais pas à déposer.

---

Ce que la médecine dit de ce muscle, je le savais depuis mes études, et cela m’a un peu rassurée sans rien résoudre. Le diaphragme est parfois appelé le muscle émotionnel. C’est une zone de passage entre le corps et le reste, ce qu’on ne sait pas nommer autrement. On sait que le stress le fige, que l’inquiétude fait remonter la respiration vers le haut, que la contrariété se loge là, que le chagrin le serre. On sait aussi qu’il masse les viscères en bougeant, qu’il aide l’estomac et les intestins à travailler, qu’il pousse le sang à remonter. Un diaphragme bloqué, ce n’est donc pas seulement un souffle court. C’est un ventre qui digère mal, une pompe qui tourne au ralenti, tout un étage du corps qui se gêne.

Voilà pour la part que je peux expliquer. La posture d’abord, ces heures penchée en avant, épaules enroulées, thorax fermé sur la table. La concentration ensuite, qui fait qu’on retient son souffle sans s’en rendre compte quand on cherche une tension fine sous ses doigts. La sédentarité d’un métier qui se fait debout ou assis mais immobile, arc-bouté sur un point. Tout cela suffit peut-être à fermer un diaphragme. C’est l’explication raisonnable, et je ne l’écarte pas.

Mais elle ne me suffit pas, parce qu’elle n’explique pas tout. Elle n’explique pas pourquoi cela venait avec certains patients et pas avec d’autres, indépendamment de ma posture. Elle n’explique pas pourquoi je rentrais lestée, certains soirs, de quelque chose qui ressemblait moins à une fatigue musculaire qu’à un poids reçu. Ici, je quitte le terrain de ce que je peux prouver, et je le dis clairement. Ce que je vais avancer n’est pas un fait, c’est ma manière d’avoir vécu la chose. Il me semble que je prenais. Que quelque chose passait, du corps souffrant que j’écoutais vers le mien, et se logeait là, dans ce carrefour, sans que je sache le laisser repartir. On appelle cela l’empathie, faute de mieux, et l’on ne sait pas grand-chose de ce que ce mot recouvre dans un corps. Moi non plus. Je dis seulement où je le sentais : sous les côtes, à l’endroit du souffle.

---

Puisque personne ne m’avait rien appris, j’ai dû trouver seule. Et ce que j’ai trouvé est peu glorieux, presque comique, et pourtant ce fut ma survie.

J’ai découvert que je pouvais me forcer à bâiller. Pas attendre le bâillement, le provoquer, ouvrir grand, appeler l’air de force, jusqu’à ce que la mâchoire craque et que, parfois, le diaphragme consente à lâcher d’un cran. Et j’ai découvert autre chose, plus intime encore : que je pouvais roter à volonté. Faire remonter, discrètement, un peu d’air avalé, et qu’avec cet air remontait un peu de l’étau. Comme si le trop-plein trouvait une porte.

Je faisais cela en séance, devant le patient, mais à la dérobée. Un bâillement qu’on déguise en inspiration profonde, un renvoi qu’on étouffe derrière des lèvres fermées, l’air de rien, pendant que les mains continuent leur travail. Personne n’a jamais rien vu, je crois. C’est un curieux métier, celui où l’on soigne quelqu’un tout en pratiquant sur soi, en cachette, de petits gestes de sauvetage pour tenir jusqu’au bout de la séance.

J’ai appris plus tard, ou plutôt on m’a dit, car je n’ai jamais pu le vérifier vraiment, qu’il existait un peu partout, dans les campagnes, des soignantes qu’on appelait les roteuses. Des femmes qui, en soignant, rotaient, et qui tenaient ce renvoi pour l’évacuation même du mal qu’elles retiraient. Je ne sais pas si c’est vrai. Ces savoirs de guérisseuses ne s’écrivent pas, ils se transmettent à voix basse et se perdent, et je serais bien incapable de citer une source. Mais l’idée m’a saisie, parce que j’avais trouvé toute seule, sans le savoir, un geste que d’autres avant moi avaient peut-être fait pour les mêmes raisons. Je m’étais crue bricoleuse, j’étais peut-être héritière.

---

Comment cela s’est-il dénoué ? Lentement, et sans que je puisse dater le moment. À force de bâiller, de roter, de travailler ma propre respiration, de comprendre aussi ce qui se passait, le verrou a cédé. Pas d’un coup. Par paliers, sur des années. Un jour je me suis aperçue que je n’étouffais plus, que le chemin du retour était redevenu un chemin ordinaire, que je rentrais chez moi sans rapporter la barre sous les côtes.

Mais ce n’est pas cela, le plus étrange. Le plus étrange, c’est ce qu’il y avait de l’autre côté.

Car quand le diaphragme s’est rouvert, il n’a pas simplement cessé de faire mal. Il est devenu le lieu d’autre chose, que je n’attendais pas et que j’ai encore du mal à dire sans avoir l’air d’exagérer. Il m’arrive, en soignant, d’être traversée d’ondes. De vraies vagues de plaisir, physiques, qui montent du ventre et envahissent le corps entier.

Et je dois préciser aussitôt, parce que le mot de plaisir se prête au malentendu, que rien là-dedans ne concerne le corps que je soigne. Ce n’est pas de lui que vient l’onde, ni vers lui qu’elle va. C’est ma propre circulation qui se rouvre, en moi, à l’occasion du soin. Le patient n’en est pas l’objet ; il en est, tout au plus, l’occasion. Ce que je décris n’est pas un trouble de la juste distance, c’est le contraire : le signe que le passage, chez moi, ne se referme plus.

Cela dit, je peux le nommer. Quelque chose circule, librement, là où tout était fermé, et cette circulation est si bonne que je n’ai pas d’autre mot pour elle que celui-là, un peu fou : je dis que je touche Dieu. C’est une image, bien sûr, et je mesure ce qu’elle a d’excessif, je passe assez de temps, par ailleurs, à me méfier de ce mot quand on veut m’en faire une explication. Ici, ce n’est pas une explication, c’est seulement le nom le plus proche que je trouve pour une sensation. Ce qui était un verrou est devenu un passage, et par ce passage, désormais, quelque chose entre au lieu de rester coincé.

Voilà le retournement, et c’est lui qui fait de cette histoire un jalon du chemin plutôt qu’une simple mésaventure. L’obstacle n’a pas été supprimé. Il a été retourné. L’endroit exact où je m’étouffais est devenu l’endroit exact où le fait de soigner me traverse et me comble. Le même carrefour du corps, la même zone sous les côtes, servait d’abord à me fermer, sert maintenant à me laisser passer. Je crois que c’est cela, une initiation, quand le mot a un sens : non pas éviter l’épreuve, mais la franchir jusqu’à ce qu’elle change de signe.

---

Où en suis-je aujourd’hui ? Je voudrais être honnête, car ce serait trop beau de finir sur les ondes et le ravissement.

Ce n’est pas acquis une fois pour toutes. Cela dépend des jours, et cela dépend de mon propre état, ce qui est peut-être l’enseignement le plus utile de toute cette histoire. Les jours où j’ai mal dormi, où je suis tendue, préoccupée, le passage se referme un peu. Je ne souffre plus comme avant, mais je ne sens presque rien, un vide, une neutralité. La circulation ne se fait pas. Et les autres jours, les bons, elle se fait pleinement, et me voilà traversée. Mon diaphragme est devenu une sorte de baromètre. Il me dit, avant même que je m’en aperçoive, dans quel état j’arrive auprès de mes patients. Fermé, je me suis mal préparée. Ouvert, je suis disponible, et le soin passe des deux côtés.

Je n’ai donc pas résolu l’énigme. J’ai seulement appris à vivre avec elle, et à la lire. Je ne sais toujours pas exactement ce qui se jouait dans cet étouffement, ni ce qui se joue aujourd’hui dans ces vagues. Empathie, énergie, posture, souffle, tout cela à la fois peut-être, dans des proportions que je serais incapable d’établir. Ce que je sais, c’est ce que mon corps a fait : il s’est fermé sous le poids du soin, puis, une fois rouvert, il a transformé ce même soin en une chose qui le comble.

Et je me dis parfois que c’est peut-être cela, au fond, le vrai apprentissage de ce métier, celui qu’aucune école ne donne. Non pas apprendre à soigner les autres. Apprendre à soigner ce que soigner nous fait. Le reste, les techniques, les gestes, on nous les enseigne. Ceci, ce muscle qui se ferme puis s’ouvre, ce souffle repris, il faut le traverser seul, sans mode d’emploi, en inventant ses propres bâillements dans le noir. Personne ne m’avait prévenue. C’est pourquoi je le dis ici, pour celui qui commence, et qui s’apercevra un jour, en pleine séance, qu’il a cessé de respirer. Ce n’est pas grave. C’est le chemin. Et de l’autre côté, si l’on tient, il y a l’air à nouveau, et plus large qu’avant.